L'ESPACE DANS CANDIDE
A la différence d'un conte folklorique merveilleux, un conte philosophique comme Candide, publié par Voltaire en 1756, se déroule dans un espace géographique bien déterminé et fortement ancré dans les réalités historiques contemporaines, en dehors de la parenthèse des chapitres consacrés à l'Eldorado. On peut ainsi suivre atlas en mains les étapes et les déplacements des personnages. De plus, cet espace parcouru est souvent évoqué ou représenté avec des détails précis, des informations concrètes ; le conte possède par là un côté documentaire indéniable.
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Candide, en effet, se présente d'abord comme un récit de voyage sur le mode du périple, en grande partie maritime, comme c'est la mode au XVIII ème siècle. Le voyage permet ainsi de découvrir le vaste monde et d'amener une réflexion sur les références culturelles en se décentrant de l'Europe. La fin en Propontide dans l'Empire Ottoman est très significative à cet égard : le personnage ne revient pas « à la case départ » et ne regagne aucunement le paradis illusoire du château situé sur le vieux continent. Le conte présente ensuite des aspects marqués d'exotisme, voire de récit d'aventures romancées. On découvre des faits culturels pittoresques ou décalés. Il s'agit par là de divertir, de plaire ou de captiver parfois de façon un peu polissonne, comme le manifestent l'épisode des Oreillons ou les récits des malheurs de la vieille. |
Mais le voyage, qui démarre d'emblée après l'expulsion de Thunder Ten Tronckh, prend essentiellement une dimension initiatique pour le personnage central, dans la mesure où le conte fonctionne comme un roman d'éducation pour un jeune homme naïf, en proie à l'erreur idéologique. Il s'agit de faire découvrir au protagoniste et au lecteur le mal dans les diverses parties du monde et d'en souligner l'universalité, sous des aspects différents (physique, métaphysique, moral, politique et social) sur plusieurs continents. A l'issue du périple, le personnage au nom emblématique aura changé en profondeur, complètement transformé, déniaisié, et désormais autonome. Le conte rappelle quelque peu l'itinéraire d'un roman picaresque, confrontant son héros aux diverses réalités sociales.
Les étapes du voyage répondent autant à une volonté de recenser les formes diverses du mal qu'à la logique géographique d'un itinéraire. Chaque arrêt dans l'espace permet ainsi au fil des brefs chapitres de découvrir un malheur, d'appréhender un problème spécifique pour l'humanité. Quelques jalons notables dans ce véritable "guide du dérouté" appréhendant les facettes du malheur sur un "rythme infernal" : l'arrogance de la noblesse en Westphalie, la guerre chez les Bulgares /Abares, l'intolérance aux Pays Bas, le mal physique et le fanatisme avec l'Inquisition au Portugal ; le passage dans le Nouveau Monde amène la découverte de l'oppression des Indiens par les Jésuites au Paraguay, celle de l'esclavage au Surinam ; le retour en Europe permet l'appréhension de l'ennui existentiel à Venise, il amène aussi un regard critique et satirique sur la Grande-Bretagne et la France avant un repli quasi stratégique dans l'Empire Turc, lui-même accablé par le despotisme... Nulle échappatoire donc dans ce monde-ci, en dehors de l'Eldorado.
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Quelques
illustrations tirées des éditions de Candide de 1778
et 1787 ; souvent reprises au XIXème siècle. Les changements de cadres et de costumes sont significatifs de l'itinéraire du protagoniste et d'une mise en scène : l'espace est aussi décor. |
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L'essentiel du voyage s'accomplit bien dans un monde (tristement) réel, en dehors de cet espace imaginaire et idyllique où Candide ne reste pas d'ailleurs. Eldorado demeure un pur espace mythique, fonctionnant dans le conte comme une utopie qui sert essentiellement à définir des valeurs ou à poser des repères, des critères de comparaison pour l'Europe et la France. Voltaire préfère revenir à la réalité en ramenant ses personnages marionnettes dans l'espace ordinaire pour proposer des solutions "réalistes".
Le chapitre liminaire et la conclusion du chapitre XXX opposent enfin, de façon symbolique, deux espaces différents sous divers aspects, et contraires qui résument l'itinéraire du conte. On peut y pointer des polarisations tangibles qu'il faudrait analyser :
Le déplacement dans l'espace a permis au protagoniste de mûrir, de sortir du monde des discours livresques, théologico-métaphysiques, de passer du temps des illusions, celui de l'optimisme idéologique, au temps de la réalité et de l'action, même si celle-ci reste modeste, rabougrie dans le cadre étriqué d'un jardin. Ainsi, le héros peut s'émanciper de son maître à penser Pangloss, incarnant une image caricaturale de la philosophie de Leibniz. Ce modeste espace, peu édénique, propose pourtant de réelles valeurs et définit des lignes d'action.
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