NARRATION ET DESCRIPTION

DISTINCTION DANS LE CADRE NARRATIF

Tout récit comporte, selon G. Genette :

     - une part de représentation d'actions, d'événements : c'est la narration,
     - une autre part de représentation d'objets, de personnages : c'est la
description.

La narration présente surtout des déroulements dans le temps, la description des arrangements dans l'espace. La description d'un personnage au physique et moral devient portrait.

On identifie, dans un texte littéraire, un énoncé comme narratif, un autre comme descriptif, généralement, en raison de l'opposition passé simple et imparfait, mais d'autres indices existent.

Alors que le narratif asserte des énoncés de faire, le descriptif asserte des énoncés d'état. Face à un énoncé narratif le lecteur attend un déroulement événementiel, une issue plus ou moins prévisible selon un ordre logico-sémantique ; l'énoncé descriptif est d'avantage réglé par ses structures de surface, par des structures lexicales repérables. Si le narratif est plutôt linéaire, le descriptif est tabulaire, comme l'illustre le schéma ci-dessus.
Ce type d'énoncé serait, plus largement, en rapport avec le discours lexicographique. Roland Barthes estimait que le modèle lointain de la description n'est pas le discours oratoire, mais une sorte d'artefact lexicographique, voir Le plaisir du texte.
Les passages descriptifs s'organisent souvent selon un ordre spatial : le regard suit par exemple un déplacement du proche ou lointain ou inversement ; pour un portrait, après une vue d'ensemble, le texte procède de la tête aux pieds etc.  On peut noter des organisateurs textuels, des indicateurs de lieu qui structurent le texte très manifestement : au loin, en haut, en bas, plus loin ; à droite, sur la gauche... Parfois, l'organisation se fait de manière logique : on procède plutôt en allant d'une vue d'ensemble à l'observation de détails.

 

Quelquefois dans le cadre d'un récit littéraire au passé, on rencontre un « présent scénique »; par exemple, chez Balzac, la description de la pension Vauquer est ainsi conduite dans Le Père Goriot :

"Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu’il faudrait appeler l’odeur de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance ; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements..."

Ce présent de description met en quelque sorte sous nos yeux le décor ; on peut constater qu'il ne s'agit pas d'un présent de vérité générale. La description ne semble pas inscrite dans le temps ; on rapprochera d'un présent de narration ou historique, même si l'effet rhétorique recherché n'est pas celui de la dramatisation. Il s'agit plutôt de donner au lecteur l'impression qu'il voit les pièces de la pension.

 

Quelquefois, la description peut être dynamique, souligner des évolutions et des transformations dans le temps, d'où l'usage du passé simple et de jalons chronologiques. Cf. la Beauce décrite paz Zola à travers le regard de Buteau dans La Terre : « Ainsi la Beauce, devant lui, déroula sa verdure, de novembre à juillet, depuis le moment où les pointes vertes se montrent, jusqu'à celui où les hautes tiges jaunissent..»

On pourrait représenter ainsi la structure de cette description en la simplifiant :

On constate qu'elle s'ordonne sur un axe spatial (devant lui, dix lieues, qui partaient de l'horizon...) et sur un axe chronologique (saisons et heures).

Mode de progression

Si la progression à thème constant se prête bien à la conduite du récit, la progression à thème dérivé ou éclaté (où le thème de la phrase initiale est décliné par la suite en différents sous-thèmes) est souvent utilisée dans le discours descriptif. L'objet décrit est ainsi détaillé à travers divers composants et sous-composants éventuels : on pourrait comparer à un effet de travelling ou de zoom dans l'écriture cinématographique (divers plans s'enchaînent à partir d'un plan d'ensemble pour aller jusqu'à l'insert ou gros plan).

Pour les portraits, on peut trouver une progression à thème constant : on attribue diverses caractéristiques au personnage qu'on caractérise (silhouette, visage, bouche, nez...).

On peut trouver aussi une progression linéaire : « Dans une pièce, il y avait une table. Sur cette table étaient disposées des fleurs. A côté de ces fleurs dormait un chat.»

Voir Représentation de l'espace.

ROLE DIEGETIQUE DE LA DESCRIPTION

Le rôle diégétique de la description, c'est à dire sa fonction dans l'économie générale du récit, peut être de deux grands types :

- fonction d'ordre décoratif ; cette conception  ornementale est ancienne, la description sert à faire beau dans le texte ; prédominance des stéréotypes, du superlatif. Ne pas lire une telle description ne touche que la dimension esthétique de la lecture.


- fonction d'ordre explicatif et symbolique ; la description tend alors à révéler, à justifier, expliquer la psychologie des personnages, elle en est le signe et la cause et l'effet.

Cette conception culmine avec le roman réaliste et balzacien, au XIX ème, en correspondance avec la théorie de l'influence réciproque du milieu et de l'individu, avec des "sciences" comme la physiognomonie... Balzac prend la peine de décrire le milieu de vie, les lieux car les informations données permettront de mieux comprendre à la fois les personnages et les événements qui vont se produire. Sauter les passages descriptifs dans un roman balzacien amène ainsi à une lecture naïve, focalisée sur l'intrigue, qui ignore l'intention centrale de l'auteur : celui-ci se veut l'historien, le greffier de la société qu'il analyse.
A cet égard, on se gardera, bien entendu, de croire que la description réaliste ou naturaliste est une reproduction objective et mécanique du réel.
Exemple du travail d'écriture littéraire de Zola à partir de ses notes d'observation sur le terrain, à propos de la représentation d'un immeuble, in l'Assommoir.


Parfois la description sert aussi de pause dans le récit ; elle permet de jouer avec l'attente, le suspense... Elle contribue ainsi au rythme.

Pour ouvrir des pistes de réflexion; voici un tableau qui synthétise quelques fonctions essentielles de la description, souvent entremêlées dans les romans depuis le XIXème siècle :

Fonction

Effets recherchés / Enjeu
Procédés d'écriture mobilisés
Exemples
référentielle ou dénotative
Situer le contexte ou cadre de l’action, ancrer dans un espace-temps historique et social, provoquer une illusion de réalité...
Il s'agit de représenter, de faire voir, donner à voir avec des mots.
Repères spatiaux et ancrages temporels précis ; utilisation de toponymes en vue d'un effet de réel. Nombreux détails sur les composantes, la structure d'un objet... Textes issus du Réalisme, du Naturalisme au XIXème... La maison Vauquer avec son quartier dans le Père Goriot.
encyclopédique ou documentaire

Apporter au récit une dimension informative, historique par exemple, un aspect encyclopédique ou didactique quelconque.
Il s'agit d'apprendre au lecteur.

Abondance des vocables techniques et des noms propres ; énumérations, souci d'exhaustivité ; fréquentes digressions et discours explicatifs, gloses et parenthèses... Bien des textes de Balzac ou dans les romans historiques... Jules Verne...
poétique ou esthétique

Donner une valeur littéraire, artistique ou poétique au texte en regardant de façon esthète un objet, en représentant l’espace, le sujet à la manière d’un tableau...
Il s'agit d'émouvoir, de faire sentir, de faire voir autrement...

Jeux sur le vocabulaire, le rythme, les images... Attention portée aux couleurs... Correspondances synesthésiques. Usage de prose poétique même. Préciosité. Registre lyrique...

La mer vue par J.M.G. Le Clézio dans le Déluge...
Passages sur la nature, les jardins dans Sido de Colette ; les descriptions impressionnistes de Zola dans L'Oeuvre, La Terre.

symbolique
Traduire des impressions, des états d’âme, créer une atmosphère, véhiculer des valeurs morales, transmettre une vision spirituelle...
Il s'agit de donner des clés pour faire comprendre.
Vocabulaire des sentiments, connotations, usage de symboles, références mythologiques, figures d'animation ou personnification ; correspondances verticales... L'alambic dans l'Assommoir de Zola, le Paris médiéval dans Notre Dame de Paris de V. Hugo...
appréciative ou évaluative

Manifester un jugement de valeur plus ou moins directement, explicitement. Le point de vue est axiologique.
Il s'agit bien alors de juger, d'apprécier.

Connotations des termes, mots à sèmes évaluatifs ou affectifs; termes valorisants/ dévalorisants, comparaisons, métaphores +./ -. ; modalités appréciatives; sélection laudative / critique des informations ... Portrait valorisant de Michel Strogoff par Jules Verne... Portrait satirique de Mme Vauquer par Balzac.

 

Il est patent, par exemple, que la description de la pension Vauquer au début du Père Goriot assume simultanément plusieurs fonctions : elle a certes d'abord une visée référentielle et sert à construire un effet de réel ; elle vise ainsi bien à induire chez les lecteurs une illusion de réalité — confirmée par l'emploi du présent — d'où l'abondance de détails précis, de renseignements enyclopédiques quasi maniaques («quinquets d'Argand») et de gros plans hypertrophiés sur des éléments apparemment secondaires, voire insignifiants, comme «les assiettes en porcelaine épaisse, à bords bleus, fabriquées à Tournai». Mais elle comporte également une valeur explicative : décrire le milieu, l'environnement, c'est aussi donner des clés pour comprendre les personnages, les replacer dans un contexte historique et social précis, les mettre dans un environnement interactif, sur un modèle scientifique, en référence à Ch. Darwin, à G. Saint-Hilaire. Le milieu déterminant les individus, les hommes tout comme les autres animaux sont adaptés à un environnement, à un monde et ils agissent en retour sur ce milieu, le modifient par leur action. Par là même, le milieu les reflète, les traduit.

Ami Argand invente en 1782 une lampe à huile à double courant d'air et à mèche en forme de cylindre creux ; Quinquet y ajoute une cheminée de verre.

La boîte à cases numérotées dans le téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe
(2004)© France 2 / Jacques Morell.

 

 

Porcelaine de Tournai.

La description prend enfin une valeur symbolique : la représentation de l'espace, du décor de cette pension qui mêle des couches variées et instables de la population, nous dit ainsi des choses d'abord sur la complexité de la société française de 1819, postérieure à la déstabilisation de 1789, puis sur sa dégradation morale, sa corruption. Le discours du narrateur, moraliste, l'explicite d'ailleurs de façon appuyée : « Enfin là règne la misère sans poésie ; une misère économe, concentrée, râpée. Si elle n'a pas de fange encore, elle a des taches ; si elle n'a ni trous ni haillons, elle va tomber en pourriture.» La pension Vauquer est quelque peu emblématique de toute la société, elle la concentre, pour écrire la langue de Balzac. Même l'humidité et l'obscurité des lieux sont significatives à cet égard, récurrentes dans les pages liminaires, créant une atmosphère ; on les retrouve aussi dans l'excipit du roman, lors des funérailles de Goriot : «Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs...» La boucle est alors bouclée : quelque chose s'est bien délité avec les illusions d'Eugène et avec la dernière larme qu'il a versée sur le corps de son vieil ami. En dernière instance, le Père Goriot pratique l'art de la concentration et de la condensation métaphorique.